La semaine dernière a été fantastique. Mes deux déplacements m’ont permis de m’ouvrir sur des sujets passionnants et j’avoue que j’en ai pris plein les neurones et que tout cela m’a donné plein d’idées pour la suite de ma carrière. Malheureusement, je n’y ai pas fait de belles rencontres au sens intime du terme. Et bien que je sois désormais totalement libéré dans ma façon de regarder à nouveaux les femmes, aucune opportunité ne s’est présentée.
J’adore voyager. Même si je trouve que le fait d’être seul à l’hôtel n’est pas la chose la plus agréable qui soit, j’aime partir. J’aime découvrir de nouveaux pays, de nouvelles têtes, de nouvelles cultures. Et puis c’est une formidable parenthèse au couple et j’en ai besoin.
Ma femme n’a jamais supporté que je voyage. Elle fait partie de ces personnes qui ont besoin d’être ensemble pour être rassurées. Et puis j’ai découvert au fil des années qu’elle était d’une jalousie maladive bien que non exprimée. Alors quand je pars en déplacement, ne serait-ce que pour une nuit, elle est fébrile et me met la pression. Il faut que le bisou d’au revoir soit plus appuyé et plus tendre comme si je partais six mois au bout du monde, il faut que je l’appelle quand je suis dans l’avion, quand j’arrive à l’aéroport, puis que je l’informe régulièrement de mon emploi du temps. Elle pose tout un tas de questions, un peu comme un enquêteur qui recoupe ses intuitions par des interrogations croisées.
Tu dînes à l’hôtel ce soir ? Ah bon, tu ne vois pas Machin ? Mais pourtant tu ne m’avais pas dit que vous deviez travailler tous les soirs ? Ah c’est demain que ça commence ? Mais tu n’aurais pas pu partir un jour plus tard alors ? Ah oui, tu as un rendez-vous demain matin, c’est vrai. C’est à quelle heure ? Et elle est mignonne ta cliente ?
Puis s’en suit la série de reproches de fin de conversation.
Ben, dis donc, t’es pas très tendre toi… Non, c’est vrai, t’es loin de la maison, tu pars deux jours comme ça, et puis même pas un mot gentil. Tu pourrais dire que je te manque des fois, non ?
Comment si j’avais envie de le dire après 20 minutes d’interrogatoire en règle. Moi, je finis les conversations comme elles ont commencé. Et puis je n’ai pas l’impression d’être loin quand je suis en voyage. L’éloignement n’est pas une déchirure, une séparation, un manque. Mes déplacements sont très courts, rarement plus de quatre jours. Et puis l’autre ne me manque pas et ne m’a jamais manqué. Je n’ai pas besoin de le savoir dans la pièce à côté pour le savoir proche. C’est une absurdité de dépendre de la géographie d’un être. Combien de gens me sont proches tout en étant à des milliers de kilomètres de moi. Certes, j’ai besoin de les voir régulièrement et de leur parler, mais je n’ai aucun besoin de maintenir un lien ténu pour les sentir avec moi. En général, ces conversations téléphoniques se terminent par cette formule au summum de la provocation :
Bon, bien bonne nuit. Amuse toi bien.
Cette formule résonne à chaque fois dans ma tête comme le signe d’un mépris ultime. Peu importe que je sois en train de bosser, peu importe que j’aie optimisé mon déplacement pour précisément ne pas perdre de temps en loisir, peu importe que je sois en mission, elle me balance cette phrase pour mieux me faire peser ce sentiment de culpabilité qui m’a souvent habité.
Désormais, je ne transige plus avec cette culpabilité et je fais ce que j’ai à faire, sereinement, calmement. J’ai toujours le droit aux mêmes conversations téléphoniques mais je ne les entends plus. Je prête un oreille distraite à ces gérémiades qui n’expriment que trop clairement une aigreur à laquelle je ne sais pas répondre.